Il était une fois

Il était une fois le sol.

Vous savez ? On néglige souvent l'importance du sol. Il est pourtant essentiel à notre survie. Vous avez déjà essayé de pendre votre linge sans sol ? Tout ce qui peut paraître si trivial dans nos existences prend un tour plus acrobatique sans ce dernier. Jusque dans les moindres détails, le sol nous accompagne.

Il était donc une fois le sol. Un merveilleux sol. Tout propre, dans sa blancheur bouffie de son helvétitude.

Et un jour, je me suis trouvé là, par terre. Sur les bords du lac Leman. Et mes parents (qui n'étaient pas encore devenus membres honorifiques du fan club des chats) m'ont ramassé. J'étais pourtant bien, là, par terre. Mais apparemment, ça ne se fait pas de laisser les gens comme ça, peinards, à trainer par terre. Ça fait désordre. Surtout en Suisse.

Alors on m'a appris à marcher. Il paraît que ça se fait depuis le sahelanthropus. Je n'ai pas été lui demander. Mais franchement, quelle curieuse idée. Marcher ? Je n'en veux pas trop à mes parents de m'avoir encouragé sur cette voie désastreuse avec force cris admiratifs. Ils n'y pouvaient rien : le poids de la tradition, la théorie de l'évolution, ... Je suis de bonne composition et une bonne âme, dans le fond. Je leur pardonne.

J'ai très vite appris que ça ne se faisait pas de trainer par terre. Pas bête le gars quand même. Je le faisais en cachette. Ça a été un déchirement le jour où on a remplacé mon lit-cage par un lit d'enfant. Fini de trainer à l'ombre rassurante des barreaux. J'ai cependant vite compris comment me construire un château-fort sur appareil cyclopéen à base de couvertures et coussins. Et ouais. J'en écraserais presque une larme attendrie si je savais pas que c'était moi. Alors je trainais par terre, sous mon intimité enfin retrouvée. Mais on s'ennuie relativement vite quand on traine par terre. Oui. Je comprends. Ça vous choque. Mais ce n'est que la cruelle vérité : on s'ennuie par terre (je le répète uniquement par esprit taquin, pour vous déstabiliser plus encore). Faut s'occuper l'esprit. Faut le faire voyager. À l'aventure. De par terre en terre.

L'adolescence bienheureuse est arrivée. Doublée de ses contestations saugrenues et de ses revendications farfelues, il n'était plus question de se cacher, mais d'affirmer.
« Je traine par terre et je t'emmerde ! » (mais si tu pouvais me ramasser dans, allez, quoi, deux heures ? Y a Juliette, je t'aime à la télé. Ce serait sympa. Merci mon gars).

Et j'ai trainé par terre de-ci de-là... Sous les bancs d'univ, sous les chaises d'une école d'infographie, de petits boulots de graphiste en petits boulots... Et une question me taraude depuis toutes ces années. C'est quand que ça finit l'adolescence ?

Bon c'est pas tout ça, mais si vous me cherchez, il suffit de vous baisser.

 

Et ci-dessus, c'est une photo d'un des douzes chats de mon papa. Je l'ai mise là parce que je savais que ça vous intéresserait. Il aime le black metal dépressif, le glam rock et faire la sieste par terre.

 

 

Noirs Egregores © 2011